Pour-quoi célébrér selon l'ancien rite romain?

Homélie prononcée par Monsieur l'abbé R. Gryson, lors de la première messe célébrée en la chapelle de l'Institut du Sacré-Cœur de Lindhout, le dimanche 16 juin 2002, dans le cadre de l'indult accordé à l'association « Una Cum » pour la célébration de la messe selon l'ancien rite romain

Frères et sœurs,

L'évangile nous rapporte de nombreuses paroles de Jésus. Il ne conserve évidemment pas toutes les paroles que Jésus a prononcées au cours des trois années de sa vie publique. Il n'est pas exclu que certaines de ses paroles aient été transmises par d'autres voies ; mais dans ce cas, nous n'avons aucune garantie qu'elles soient authentiques. Un vieux manuscrit des évangiles en conserve cependant une qui a toutes les chances de l'être, car elle est en accord avec son enseignement, tel que nous le connaissons par ailleurs. Jésus rencontre avec ses disciples un homme qui travaille le jour du sabbat. Il l'interpelle en ces termes : « Tu sais ce que tu fais, heureux es-tu; mais si tu ne sais pas ce que tu fais, maudit sois-tu pour avoir transgressé la loi ». Le sens de cette parole est clair : si cet homme a transgressé la loi parce qu'il la méprise et ne veut pas en tenir compte, il est en faute ; s'il a compris l'enseignement de Jésus, selon lequel la loi doit être respectée, mais sans que l'homme en soit l'esclave et ne puisse s'en affranchir au nom d'une exigence supérieure, il fait bien.

Nous ne transgressons ici, faut-il le dire, aucune loi. Bien au contraire, nous avons toutes les permissions nécessaires. Mais cette parole de Jésus, si elle est bien de lui, nous rappelle qu'il ne suffit pas, selon l'expression consacrée, de "bien faire et laisser dire". Il faut encore agir en sachant ce qu'on fait, pourquoi on le fait et dans quel esprit on le fait. C'est ce que je vais rappeler en ce jour où, après avoir célébré durant près de cinq ans en l'église Sainte-Julienne, nous entrons pour la première fois dans ce nouvel espace liturgique.

Que faisons-nous? Nous célébrons l'eucharistie selon l'ancien rite romain. Ne parlons pas, s'il vous plaît, du missel de saint Pie V ou de la messe tridentine, ce qui pourrait donner à croire que nous retardons de quatre ou cinq siècles et que nous sommes des nostalgiques d'un passé lointain et définitivement révolu. De la première édition du missel de saint Pie V, parue à Rome en 1570, il ne subsiste aujourd'hui plus un seul exemplaire. Le missel qui se trouve sur l'autel, si vous voulez y associer le nom d'un pape, c'est celui du bienheureux Jean XXIII, c'est la dernière édition autorisée du missel romain parue en 1960, peu avant l'ouverture du deuxième concile du Vatican. Sur beaucoup de points, ce missel diffère profondément des missels du XVIe siècle. Il est vrai que, pour ce qui regarde les prières fixes, ce qu'on appelle l'ordinaire de la messe, il en diffère peu. Mais la plupart de ces prières sont plus anciennes, et même beaucoup plus anciennes, que l'époque du concile de Trente. En particulier le vénérable canon de la messe romaine, qui constitue le coeur et la caractéristique principale du rite romain, est en usage depuis quelque 1600 ans, puisque son texte s'est fixé aux alentours de l'an 400. Il n'est pas indifférent de célébrer l'eucharistie en récitant une prière qu'ont dite avant nous saint Léon, saint Grégoire, saint Thomas d'Aquin, saint Ignace de Loyola, saint François de Sales, saint Vincent de Paul, le saint curé d'Ars et tant d'autres évêques et prêtres illustres ou obscurs, saints ou moins saints. Nous sommes ainsi, d'une certaine façon, physiquement en contact avec toute cette longue lignée de ceux qui nous précédés, en terre d'Occident, dans la célébration du sacrifice du Christ.

Pourquoi le faisons-nous? Pour garder la mémoire de l'ancien rite romain. C'est important, parce qu'un homme sans mémoire est un homme perdu. Sans doute avez-vous déjà entendu parler des amnésiques, de ces hommes ou de ces femmes qui, à la suite d'un accident ou d'un choc émotionnel grave, perdent la mémoire. Ils ne savent plus qui ils sont, ils ne savent plus d'où ils viennent, ils ne savent pas où ils vont. Pour un homme, le présent n'a de sens qu'en référence à un passé et à un avenir. Mais sans passé, il n'y a pas d'avenir possible. Même un enfant qui vient au monde a un passé, celui de ses parents qui l'ont conçu et de toute la lignée à laquelle il se rattache. De la même façon, une communauté humaine ne peut tirer son identité et sa cohérence que d'une histoire. Il est significatif que les régimes totalitaires qui s'efforcent d'asservir une population ou les envahisseurs qui cherchent à annexer un territoire conquis commencent par brûler ses archives et abattre ses monuments, pour lui enlever ses repères et détruire son sentiment national.

Il est important de garder la mémoire de l'ancien rite romain, car il fait partie du patrimoine de notre Église, au même titre que les cathédrales et les œuvres d'art héritées de nos ancêtres, que nous avons raison d'entretenir avec soin et de restaurer, même à grands frais, lorsque c'est nécessaire. La mémoire d'une liturgie ne se garde pas uniquement dans les livres, car une liturgie, ce n'est pas un texte, mais une action, qui fait appel à tout un ensemble de symboles ; leur sens et leur unité se révèlent seulement dans leur mise en œuvre. En gardant la mémoire de l'ancien rite romain, nous rendons à l'Église un service indispensable. Ce que nous faisons ici, nous ne le faisons pas seulement pour nous, nous ne le faisons pas d'abord pour nous, ad utilitatem nostram, mais pour le bien de toute la sainte Église, totius ecclesiae sanctae.

Dans quel esprit le faisons-nous? D'autres que nous restent attachés à l'ancien rite romain et continuent de le célébrer. Ce qu'ils font, chacun de leur côté, nous n'avons pas à en juger. Ce qui nous caractérise, c'est une volonté ardente de communion avec notre évêque et, par son intermédiaire, avec l'épiscopat universel rassemblé autour du successeur de Pierre ; c'est le souci de nous insérer dans la pastorale de notre diocèse. Telle est la voie que nous avons choisie ; nous ne nous réclamons d'aucun privilège, en vertu duquel nous pourrions nous dispenser de l'autorisation de l'évêque et nous affranchir de tout lien avec l'Église locale. Le fait que les prêtres qui célèbrent habituellement cette eucharistie sont des prêtres diocésains, en charge, par ailleurs, d'une communauté paroissiale, et qui ont reçu de l'évêque cette mission supplémentaire, est à cet égard symbolique, même s'ils sont heureux de pouvoir compter sur l'aide de confrères qui n'appartiennent pas au clergé diocésain.

Avant que nous ne commencions à célébrer en cette chapelle, je suis aller saluer le curé de la paroisse où nous nous trouvons, lui présenter notre communauté et lui expliquer le sens de ce que nous faisons. Cette voie n'est pas la plus facile ; elle implique un souci permanent de dialogue et de concertation ; elle demande de la patience et de l'humilité ; elle exige d'accepter des conditions et des compromis qui ne vont toujours aussi loin que nous pourrions le souhaiter. Nous croyons cependant qu'elle s'impose. L'eucharistie est le sacrement du corps du Christ. Cela signifie que, sous le signe du pain, nous adorons et nous recevons la réalité du corps du Christ, mort et ressuscité pour nous. Mais cela signifie aussi que l'eucharistie manifeste la réalité de l'Église et construit l'Église en la réunissant dans l'Esprit-Saint. Tout ce qui fait obstacle à la communion entre les chrétiens, tout ce qui érige des barrières entre eux, tout ce qui les pousse à s'enfermer dans une chapelle, au sens spirituel et péjoratif du terme, empêche l'eucharistie d'être pleinement vraie et pleinement efficace.

Una cum, c'est le nouveau nom que nous avons donné à notre association, maintenant que nous avons quitté l'église Sainte-Julienne, dont elle tirait précédemment sa dénomination. Ce nom dit bien notre souci de communion ecclésiale, qui conditionne la vérité et l'efficacité de la communion eucharistique. Celui qui reçoit le corps du Christ indignement, dit saint Paul, mange et boit sa propre condamnation. Celui qui reçoit le corps du Christ sans être pleinement unis à ses frères dans le Christ, le reçoit comme un reproche et un appel à surmonter les particularismes et les divisions qui ont fait tant de mal à l'Église. Soyons ouverts aux autres, soyons accueillants aux autres, acceptons leur différence, comme nous souhaitons qu'ils acceptent la nôtre. Soyons unis entre nous, acceptons les différences de sensibilité qui peuvent exister entre nous, dans les questions pratiques et dans les questions libres, elles sont nombreuses. Nous ne sommes pas des croisés. Nous ne sommes pas les militants d'une cause, d'une idéologie ou d'une théologie. Nous sommes seulement des amoureux de l'ancien rite romain. Ce qui nous réunit, c'est l'amour de cette liturgie dignement célébrée, pour la plus grande gloire de Dieu, pour notre sanctification et pour le bien de toute la sainte Église, ad laudem et gloriam nominis dei, ad utilitatem quoque nostram totiusque ecclesiae sanctae. Amen.

In Nomine Jesu omne genu flectatur caelestium, terrestrium, et infernorum: et omnis lingua confiteatur, quia Dominus Jesus Christus in gloria est Dei Patris