« …Ubi laudaverunt te patres nostri » . Célébrer aujourd'hui en grégorien ?

Paul-Augustin DEPROOST

[ Ce texte a été prononcé et débattu lors de l'assemblée générale de l'Académie de chant grégorien, qui s'est tenue à Namur, le 24 novembre 2001 ; il tente de répondre à une série de questions qui avaient été posées préalablement aux participants à propos des conditions requises pour bien chanter le grégorien dans une célébration liturgique. Nonobstant certaines prises de position dont l'exigence pourra étonner et qui, du reste, n'engagent que leur auteur, il ne faut y chercher aucune intention polémique : l'auteur a seulement voulu défendre un principe de cohérence, idéalement souhaitable quand on célèbre une liturgie grégorienne ; mais, dans le même temps, il est conscient que les réalités de terrain rendent problématique l'application stricte de ce modèle dans la pratique actuelle des paroisses.Il n'en reste pas moins nécessaire de rappeler que le grégorien ne tolère pas d'être chanté dans des environnements liturgiques extravagants. ]

Introduction

Le chant grégorien est un chant liturgique traditionnel ; il est le chant liturgique de la tradition latine ; on ne répétera jamais assez cette évidence qui n'est pas sans conséquence pour la conception que l'on doit avoir de cette musique et de la meilleure façon de l'interpréter dans le cadre d'une célébration d'aujourd'hui. En tant que chant, il véhicule un texte, presqu'exclusivement écrit en latin, à l'exception de quelques invocations en grec comme le Kyrie ou le trisagion du Vendredi-Saint ; en tant que chant liturgique, il fait partie intégrante de l'action liturgique et n'en est donc pas un simple accessoire ornemental destiné à meubler les vides de la célébration. Enfin, en tant que chant traditionnel, il est porteur d'une tradition, d'une histoire vivante de l'interprétation et de la spiritualité qu'il ne faut pas ignorer, sous peine de tomber dans l'observance intégriste de pratiques adventices ou, au contraire, de proposer des célébrations culturellement séduisantes, mais dont le grand absent est le culte rendu à Dieu.

1. Le chant grégorien est un chant

Il est donc une musique vocale, essentiellement liée à un texte, il est une parole chantée. Il n'y a pas de secret : on ne chante pas correctement le grégorien si on ne comprend pas le sens de son texte, et on ne chante pas du grégorien sur des textes vernaculaires. En chant grégorien, c'est le texte qui est premier ; la mélodie est là pour l'orner, pour l'interpréter, pour le commenter, pour l'assimiler, pour le transmettre. Les mots de ce texte sont sacrés ; ils sont extraits presque tous de la Bible et très spécialement du Psautier et des Prophètes. La structure et les inflexions de la mélodie sont modelées sur les divisions du texte, sur l'accentuation et le sens des mots qu'elles ponctuent et qu'elles subliment. Quel que soit le style de composition, la mélodie est pensée en fonction du texte. Même lorsqu'elle est très ornée et qu'elle semble se développer pour elle-même dans les pièces mélismatiques, elle sert encore le texte, certes à un niveau plus profond ; elle attire alors l'attention sur les mots principaux de la phrase, elle en exprime la densité intérieure, elle en commente le sens et l'émotion ; il s'agit ici d'une véritable exégèse esthétique qui dépasse la matière rythmique et accentuelle du texte pour en traduire l'esprit. On oublie trop souvent que les premières notations neumatiques n'étaient en réalité que des signes de ponctuation et d'accentuation très élaborés, issus des textes littéraires et grammaticaux de l'antiquité et du haut moyen âge. Ces notations primitives surmontaient le texte comme autant de « respirations grammaticales » placées dans la lecture et la cantillation du texte sacré. Les premières notations n'ont pas jugé utile de transcrire les intervalles mélodiques, confiés à la mémoire, mais bien le graphisme des rythmes et de l'interprétation, comme si, effectivement, ce qu'il était nécessaire de fixer par écrit était moins la justesse mélodique que la justesse spirituelle du texte chanté. Il est plus facile de retenir une mélodie qu'un rythme ou une interprétation ; un chef de chœur ou d'orchestre impose plus facilement la cohésion mélodique d'une partition que la cohésion rythmique et interprétative, ce qui n'exclut évidemment pas les « erreurs » ou les « errances » de la mémoire mélodique, attestées dans les versions diverses d'un même chant et bien observables dans la transmission des chansons populaires. Les premiers manuscrits transmettent une ligne mélodique et rythmique, plutôt qu'une addition de notes et d'intervalles, car les risques d'erreur sont plus graves en ce domaine où ils menacent la bonne intelligence du texte chanté. Mutatis mutandis, la musique grégorienne est une exégèse musicale du texte sacré dont elle met en valeur les mots, les phrases et le sens profond. Il lui arrive même de conserver des états fort anciens du texte biblique que la Vulgate n'a jamais réussi à supplanter, notamment à cause des contraintes formelles de la ligne vocale : ainsi, par exemple, l'Introït fameux de la messe du jour de Noël présente un texte latin d'Is 9, 6, très différent du texte vulgate : « Puer natus est nobis et filius datus est nobis, cuius imperium super humerum eius ; et vocabitur nomen eius magni consilii angelus », qui est le texte de la tradition patristique, devenu dans la Vulgate : « Parvulus enim natus est nobis, filius datus est nobis, et factus est principatus super humerum eius ; et vocabitur nomen eius admirabilis consiliarius ». Sans verser dans l'érudition pesante, il est bon qu'un chef de chœur n'ignore pas tout des commentaires anciens du texte chanté, pour en partager, avec le compositeur de sa musique, une même intelligence. Pédagogiquement, avant de chanter, on veillera donc toujours à lire le texte latin avec son intonation et son accentuation, à l'étudier peut-être de mémoire, et à en expliquer, au moins sommairement, le sens et la portée symbolique, non pas à partir des catégories de l'exégèse actuelle, mais selon les pratiques anciennes de l'exégèse patristique et médiévale qui privilégiaient la lecture des « quatre sens de l'Écriture » selon le titre d'un grand livre du Père de Lubac.

2. Le chant grégorien est un chant liturgique

Il n'est donc pas prioritairement une musique de concert, d'enregistrement, de scène, de thérapie ou de relaxation, même s'il peut occasionnellement être aussi cela. Il est donc, me semble-t-il, totalement illusoire d'espérer un retour au chant grégorien indépendamment d'une réflexion globale sur la liturgie elle-même, mais il est clair qu'en ce domaine les chœurs n'ont pas toutes les clés en main. Sans avoir les mêmes prérogatives, le chœur et le clergé participent à la même action liturgique et doivent donc collaborer ; le chœur n'est pas « à côté » du célébrant, il est « avec » lui, et la cohérence de la célébration ne sera garantie que si cette complicité est étroite. Pratiquement, pour bien chanter, il est nécessaire qu'un chœur grégorien soit parfaitement intégré au déroulement même de la célébration. Il n'est donc pas souhaitable de l'exiler au fond des églises sur des tribunes éloignées du chœur, à la merci de toutes les distractions et bavardages incongrus ; il faut que les chantres soient revêtus de l' « habit de noces », que leurs déplacements soient maîtrisés et convergents, autant d'éléments qui doivent confirmer les chantres dans la dignité de leur fonction et les amener à « bien chanter ». Pour autant, le chœur ne doit pas prendre la place du célébrant et de ses ministres, comme on le voit dans trop de célébrations « festives », où les chanteurs sont le point de mire théâtral de la cérémonie ; quelle que soit sa disposition interne, un chœur grégorien n'est pas tourné vers le public, mais vers l'autel. Il faut apprendre à réinvestir l'espace de l'église, - sans pour autant le réinventer comme on le voit parfois -, au service du mystère qui y est célébré, et non des hommes qui le célèbrent. En liturgie, plus l'homme s'efface, mieux le mystère se transmet ; une liturgie efficace est celle qui fait oublier les pesanteurs humaines, celle où le respect intégral - et non intégriste - des formes rituelles évite toute inflation personnelle de ses acteurs et laisse toute la place à l'action sacrée, en bref, celle qui oriente toutes les perspectives vers le service de l'autel ; à cet égard, la systématisation du « tout face au peuple » est une aberration liturgique quand elle détruit la dimension symbolique de l'espace liturgique, ce qui est presque toujours le cas dans une église ancienne, dont l'orientation a été soigneusement définie au moment de sa construction. La liturgie n'est pas un enseignement, une catéchèse, un exercice de dévotion, un partage, un concert ; elle est d'abord la rencontre entre une réalité surnaturelle et un acte humain, où le geste, la parole et le chant s'inscrivent dans un espace et une durée sacralisés. Quant à la langue de la célébration « grégorienne », est-il vraiment impensable que l'on retrouve un jour dans le rite catholique romain ce que l'on trouve dans tous les autres rites chrétiens, à savoir une cohérence linguistique entre le chant du chœur et la parole du prêtre ? Il n'est sans doute pas nécessaire de toujours célébrer en grégorien, mais quand on décide de le faire, il faut respecter l'environnement liturgique qui lui donne son sens : le chant grégorien n'est pas un répertoire que l'on émiette dans une célébration multilingue et multiculturelle, parmi d'autres langues et musiques, aussi respectables soient-elles ; il n'est pas là pour « faire joli », pour mettre de la beauté comme on mettrait une cravate sur une chemise ou une épice dans un plat ; il est là parce qu'il ponctue la parole chantée ou secrète du prêtre lui-même telle que la prévoit le déroulement du rite, et le mélange des langues est, à cet égard, au moins inopportun, sinon tout à fait néfaste ; a fortiori, les interventions improvisées et impromptues de l'un ou l'autre acteur de la célébration, qui détruisent l'ordre liturgique en le mâtinant d'approximation et, il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître, de banalités souvent affligeantes et répétitives.

3. Le chant grégorien est un chant liturgique traditionnel

Comme l'est celui de toutes les traditions liturgiques. L'engouement actuel pour la musique grégorienne devrait être l'occasion pour les catholiques de se réconcilier avec leur passé, indépendamment des querelles idéologiques qui ont instrumentalisé la liturgie : il faut cesser de croire qu'il n'existe que deux alternatives : soit le rituel « tridentin », qui a été, du reste, bien déformé par la suite, soit la Babel liturgique d'aujourd'hui. La tradition catholique a toujours été une tradition vivante, dont le rituel « tridentin » lui-même a été une étape ; mais chaque innovation, transformation ou création a été l'occasion de mieux comprendre et mieux vivre l'héritage liturgique. Évacuer l'héritage est suicidaire, et l'Église en paie aujourd'hui le prix fort : privée de ses racines liturgiques, l'unité culturelle du catholicisme a volé en éclats parce qu'en bien des endroits, elle n'est plus garantie par un lien physique avec la tradition ; au lieu de réinvestir les rituels traditionnels, on a préféré les effacer de la mémoire sous prétexte qu'il fallait bannir les résidus « paiens » de la religion « populaire ». Ce lien physique, le chant grégorien peut contribuer à le restaurer, pour autant qu'on ne retombe pas dans des erreurs passées qui ont aussi contribué à dévaloriser le patrimoine. La pratique abusive du chant collectif a été une de ces erreurs ; elle a notamment amené, dans le passé, à concurrencer le grégorien par des cantiques de dévotion en langue vernaculaire, plus faciles pour une assemblée, qui n'avaient pas leur place dans la célébration des mystères et qui ont progressivement pris le pas sur le chant proprement liturgique ; la direction du chant de l'assemblée à partir d'un micro n'a rien arrangé. Toutes les traditions liturgiques attestent clairement que l'on ne s'improvise pas chantre, tout comme on ne s'improvise pas musicien. Le grégorien est un chant complexe et vocalement difficile, il ne tolère pas l'approximation, il doit être étudié, analysé, expliqué ; comme toute formation artistique, il suppose une ascèse technique réservée à des choristes expérimentés, sinon à des solistes. La liturgie s'adresse à tous les fidèles, mais sa mise en œuvre doit rester, sinon redevenir, une affaire de « professionnels », comme cela a toujours été le cas dans les pratiques liturgiques de toutes les religions.

La formation au chant liturgique n'est pas un luxe d'esthète ; elle est une obligation humaine pour la survie d'un patrimoine exceptionnel, et une obligation spirituelle pour la survie du culte catholique. En ce sens, elle est une œuvre d'Église, et elle donne son sens au travail de notre Académie. Dans la solitude de Sion, le prophète Isaïe regrettait le temps où « nos pères ont chanté les louanges » du Seigneur ; osons le démentir en redonnant au chant de notre tradition liturgique l'éclat et la conviction dont a besoin la foi pour chanter à son Dieu un « cantique nouveau ».

In Nomine Jesu omne genu flectatur caelestium, terrestrium, et infernorum: et omnis lingua confiteatur, quia Dominus Jesus Christus in gloria est Dei Patris