Article paru dans la revue « Canticum Novum », N° 22, 6ème année, Septembre 2002.

« Deprecatio illorum in operatione artis… » La prière du chantre

Paul-Augustin DEPROOST

« Bien chanter, c'est prier deux fois ». L'aphorisme est bien connu et les chefs de chœur le rappellent volontiers pour encourager leur chorale au plus grand zèle. Mais la parole du Siracide sur les artisans mériterait aussi d'être au catalogue de nos encouragements, car elle donne à notre métier tout le sens qui devrait être le sien au cœur de l'action liturgique : « Ils affermissent la création éternelle, et leur prière est dans le travail de leur art » (Sir 38, 34). Quel plus bel hommage pourrait-on rendre à l'œuvre de l'artiste chrétien ! Quelle exigence aussi de qualité quand cette œuvre est associée à la prière liturgique : elle accompagne l'œuvre divine de création pour la compléter et la magnifier parmi les hommes ; elle est une prière qui doit aider la prière de ceux qui l'entendent. Car tel est bien l'enjeu du chant liturgique. À l'heure où le concept de « messe festive » connaît un succès parfois ambigu, il importe de rappeler que la musique à l'église n'est ni une distraction, ni une expérience artistique, ni un divertissement d'esthète, ni un ornement dont on peut dire, à l'issue de la célébration, qu'on aime ou qu'on n'aime pas. Plus qu'une affaire de goût, le chant liturgique est une affaire de sens et de foi. De nature, il solennise les paroles sacrées propres à l'office qui est célébré et il n'est pas interchangeable au gré des fantaisies de quelqu'animateur ; il commente la vérité des textes au-delà des mots, sur le mode de la beauté, pour qu'elle devienne une émotion qui touche l'âme de chaque fidèle à un moment particulier de la grande prière liturgique de l'Église.

Comme toute forme d'art, le chant sacré exprime les choses dans un langage différent des paroles humaines. Le romancier suisse Ramuz écrivait que, pour l'artiste, « connaître n'est point démonter ni expliquer, mais c'est accéder à la vision ». La musique à l'église est de l'ordre de cette connaissance qui est contemplation, mais, à la différence des arts plastiques, elle autorise une image plurielle qui s'inscrit dans la durée, dans le temps de la célébration, tout en préservant l'intériorité de chacun, « comme la mer aux mille chemins où les mêmes flots portent chaque navire à sa destination particulière » (E.M. de Vogüé). Comme toute musique, le chant liturgique est soumis aux aléas de l'interprétation que le chantre en donne et que l'auditeur en reçoit ; mais quand il est beau, il spiritualise cette subjectivité en une manière d'« offrande musicale » que l'âme, à l'écoute du texte sacré, rend à la perpétuelle nouveauté de la Parole de Dieu dans le cycle de ses mystères.

On vient de rappeler que la connaissance artistique ne relève pas prioritairement de l'explication, de l'analyse. Contrairement à ce que l'on voit trop souvent, l'action liturgique ne supporte pas plus d'être expliquée au moment où elle s'accomplit ; elle est vécue, tel un drame ou une fulgurance qui s'impose, sans qu'il soit nécessaire d'en démonter les secrets ; elle ouvre « les mystères de la foi » non pas à la manière d'une catéchèse, mais bien d'une révélation, dont la musique est une des voix les plus signifiantes. Le chant liturgique n'a donc de sens que s'il est beau et s'il fait corps avec le texte de la célébration. Mal chanté, il abîme la parole sacrée, et on comprend le moine qui demande pénitence pour les maladresses de son chant ; hors de la liturgie, il reste une œuvre d'art, sans doute, mais dénaturée car il quitte l'église pour entrer au musée ou au concert. Depuis sa forme cantillée dans les premiers temps de l'Église comme dans les formes plus ornées, grégoriennes ou non, le chant liturgique représente la prière officielle de l'Église et non celle d'un individu particulier, si génial fût-il, et il ne prend sa place dans la célébration liturgique que dans la mesure où il en exprime le sens. Le chant liturgique ajoute à la parole dite les valeurs de la proclamation et de l'émotion : il évite à la parole d'être banalisée dans le flux du discours quotidien ; il lui conserve sa valeur prophétique et symbolique. Et cela, chez tous les acteurs de la célébration, depuis les ministres du culte jusqu'au simple fidèle qui est amené à acclamer certaines paroles, à répondre aux enseignements et aux prières des chantres ou du prêtre. Ce sont, certes, des choses connues, mais dont on continue trop souvent d'ignorer les conséquences pratiques.

Pour être réellement efficace, le chant liturgique ne supporte pas d'être « plaqué » sur une célébration à laquelle il serait, par ailleurs, totalement étranger, fût-ce au titre de respiration esthétique. Il ne supporte pas plus d'être amplifié par une sonorisation artificielle qui anéantit la dimension symbolique des espaces de proclamation : n'est-il pas étrange d'entendre d'un haut-parleur placé derrière soi le chant du prêtre à l'autel ou à l'ambon ? Par ailleurs, sans une complicité étroite entre le chœur où l'on célèbre et le chœur où l'on chante, la cohérence de la célébration, et donc du mystère qu'elle est censée célébrer, est diluée dans des discours parallèles. Et il n'est peut-être pas inutile de rappeler que cette complicité ne se décide pas à l'humeur des acteurs de la célébration ; elle s'impose aux uns et aux autres par l'évidence de la liturgie elle-même. Tout artiste sait très bien que seule la contrainte parfaitement maîtrisée du métier est créatrice de beauté ; mutatis mutandis, il en est de même dans la prière liturgique où toute négligence, toute désinvolture, toute improvisation abîment l'ordo lucis strictement prévu par le rituel. Dans la liturgie, il n'y a rien à inventer ; il y a tout à découvrir et à redécouvrir, au fil des cycles indéfiniment recommencés, dans l'observance toujours plus juste du texte, du geste et du chant sacrés. D'autre part, et ceci n'a rien à voir avec une nostalgie passéiste et formelle, le chant ne s'intègre réellement à l'action liturgique que dans une célébration où l'on parle, ou mieux, où l'on chante la même langue. Si tous les instants d'une célébration ne convoquent pas un vocabulaire identique qui les constitue dans une perspective signifiante, le désordre s'installe là où l'unité de langue, même partiellement comprise par l'assemblée, induit l'unité de sens et de croyance. Chanter quelques pièces grégoriennes dans une célébration vernaculaire où, de surcroît, le célébrant ne chante pas est, sans doute, un compromis auquel il faut souvent se résoudre, mais il faut répéter que cette situation ne peut être qu'un compromis. Il n'est pas normal de chanter en latin dans une célébration où l'on ne parle pas latin, de la même façon qu'il n'est pas normal d'introduire des chants vernaculaires dans des célébrations latines ; la cohérence linguistique est une évidence qui s'impose dans toutes les traditions liturgiques et que l'on admire à juste titre, même sans y rien comprendre, quand on assiste à ces célébrations ; pour reprendre le titre d'un colloque récent auquel participait le Cardinal Ratzinger, la « réforme de la réforme liturgique » ne pourra rester indifférente à cette exigence.

Dans un cadre comme celui-là, les chorales liturgiques exercent un service essentiel et exigeant. Je l'ai rappelé ailleurs : ce service ne s'improvise pas, il ne se satisfait pas de bonne volonté ; il exige un apprentissage, long et technique, assiduité, pratique, humilité, intelligence, émotion, spiritualité, toutes qualités qui sont celles de l'artisan ou de l'artiste. Car ce service relève aussi de l'œuvre d'art, et, à ce titre, il inclut les valeurs qui sont celles du langage artistique. Il faudrait en parler longuement, mais je me contenterai de citer ici les dernières lignes du livre « L'art et la pensée » d'Henri Charlier, le sculpteur de l'admirable gisant de Dom Guéranger à l'abbaye de Solesmes : « L'art, surtout l'art chrétien, est chargé de lever le voile qui cache à l'esprit les grandeurs de l'esprit. Son œuvre n'est pas une simple imitation faite par jeu ; elle n'est pas non plus un pur symbole idéaliste, mais, pour l'accomplissement de nos destinées, elle est une transfiguration. » Dévoilement et transfiguration, ces deux mots, dont le deuxième trouve sa plus haute signification dans le récit des évangiles, définissent l'art comme le lieu d'une révélation qui donne à l'homme de lever le voile des apparences sensibles pour découvrir derrière les formes connues de la nature la réalité immuable de son essence. Sous cet angle, l'expression artistique se situe, d'une manière ou d'une autre, dans le territoire du sacré et n'a rien à voir avec l'éphémère, le saisonnier ou le provisoire dont sont faites les modes.

La spiritualité n'est pas un accident de l'esthétique ; elle est, au contraire, une des constantes majeures de toutes les traditions artistiques. Mais la musique liturgique est encore plus que cela. Un correspondant du célèbre maître de chœur Joseph Samson lui écrivait : « Il m'est bien difficile de vous dire ce que représentent pour moi les chants de la maîtrise le dimanche, lorsque j'ai passé ma semaine à des luttes inimaginables, qui compliquent mon métier […] et me font désespérer de l'humanité : ces chants me paraissent très exactement ce qui rachète le monde de ses erreurs, ce qui remet toute chose à sa place. » Mieux que tout autre, ce compliment dit exactement ce que doit être le chant liturgique : il n'accompagne pas la liturgie, il n'embellit pas la liturgie, comme un « produit de beauté » le ferait pour un visage ridé ; il est la liturgie et il participe à son action de dévoilement, certes, mais aussi de rédemption, car il conduit tous les acteurs de la célébration à « racheter les erreurs du monde » en magnifiant les textes et les mystères du salut. En ce sens, il est la forme la plus haute de l'art pour l'artiste croyant. On se souviendra ici de l'effet qu'avait produit sur saint Augustin, récemment converti, la musique des hymnes de saint Ambroise : « En ces jours-là, je ne me rassasiais pas de la surprenante douceur que j'éprouvais à considérer tes desseins salutaires. Combien j'ai pleuré à entendre tes hymnes, tes cantiques, les suaves accents dont retentissait ton Église ! Quelle émotion j'en recueillais ! Ils coulaient dans mon oreille, distillant la vérité dans mon cœur. Un grand élan de piété me soulevait ; les larmes ruisselaient sur ma joue, mais elles me faisaient du bien » (Confessions, IX, 14). Vecteur de vérité, le chant des hymnes apaise l'âme d'Augustin ; il l'amène à comprendre le salut de Dieu et il l'introduit à une forme de prière qui transcende les impasses du langage des mots pour atteindre celui de l'émotion, et cela à travers les « accents dont retentit l'Église », c'est-à-dire dans la prière chantée de l'assemblée liturgique. Cette expérience spirituelle d'exception traduit toute la noblesse de notre métier où, pour paraphraser Haendel, la prière doit permettre à notre chant non seulement de « faire plaisir à l'humanité », mais surtout « de la rendre meilleure ».

In Nomine Jesu omne genu flectatur caelestium, terrestrium, et infernorum: et omnis lingua confiteatur, quia Dominus Jesus Christus in gloria est Dei Patris